Samedi 19 Octobre 2019
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Interview/ Doumbia Souleymane (Migrant de retour de Libye) : « Je ne veux plus tenter d’aventure pour l’Europe »

Agé de 33 ans, Doumbia Souleymane a tenté l’aventure. Candidat à l’émigration, il a pris le risque de quitter Abidjan pour l’Italie, en passant par le Niger et la Libye. L’aventurier n’a pu accéder à l’Italie. Il a été mis aux arrêts à Tripoli, la ville qu’il a eu du mal à rejoindre par voie terrestre. Dans cette interview qu’il nous a accordée, le jeune homme explique les difficultés qu’il a subies entre Abidjan et Tripoli.

Vous revenez de Libye. Comment s’est passée cette aventure qui s’est arrêtée à Tripoli ?

Cela fait 4 mois que je suis parti d’ici (Ndlr ; de la Côte d’Ivoire) pour me rendre en Lybie. C’était en janvier 2017. Nous sommes passés par Niamey pour nous rendre à Agadez au Niger. Et ensuite, nous avons pris la route pour rallier Tripoli. En tout, j’ai fait 2 mois de traversée. J’ai payé 400.000 F Cfa en tout. D’abord, c’est un monsieur qui m’a aidé à partir d’ici. Une fois là bas, j’ai appelé  pour qu’on me fasse parvenir de l’argent afin de regagner l’Italie. L’attente a été longue et l’argent n’est jamais arrivé. Cela a coïncidé avec notre arrestation puis après, notre rapatriement. Un matin, nous étions là quand les arabes ont réuni tous ceux qui avaient la peau noire. Et quand vous essayez de vous échapper, ils tiraient une balle dans vos pieds. Ils ont saccagé les foyers où nous dormions. Tous nos vêtements sont partis en fumée. Puis, ils nous ont rassemblés devant une mosquée où des camions sont venus nous chercher plus tard pour nous envoyer dans des prisons. Nous étions près de 406 migrants à contenir dans une seule prison, que vous soyez Ivoiriens, Sénégalais, Maliens, Gambiens et Burkinabè. Dans la prison, certains urinaient sur eux-mêmes. Il y a même un jeune homme qui est décédé tout près de nous.

Etait-il Ivoirien ?

Non, il n’était pas Ivoirien.

Dans quelles conditions vivent les migrants dans les prisons ? Est-ce que vous étiez nourris correctement ?

Quand c’est l’heure de manger le matin, on nous donne du pain, du lait et de la mayonnaise. On nous fait sortir souvent vers 10 heures du matin. Dans l’après-midi, on nous fait sortir à nouveau et on nous sert du spaghetti. Pour tous ceux qui veulent aller au toilette, on les accompagne tous ensemble. Puis on les raccompagne dans la grande salle où ils sont détenus. Quand la nuit tombe, on nous fait sortir pour nous servir les mêmes plats de spaghetti. Dans les prisons, il fait extrêmement chaud, il y a des punaises qui montent sur nous et qui nous piquent, nous empêchant ainsi de dormir. Ces piqures font mal. On est obligé de s’asseoir et donc de veiller jusqu’au matin. Ceux qui urinaient dans des bouteilles pour les déverser à travers des claustras, étaient battus avec des fouets. Cela s’est passé une fois. Après, ils ne nous ont plus frappé.

Pourquoi vous emprisonne-t-on ?

On était en prison purement et simplement parce que nous étions des noirs.  Les Libyens et autres arabes ne sont pas concernés par les prisons. C’est plutôt les noirs qui sont recherchés. Un jour, quand on tirait près des foyers, certains migrants ont fui et se sont fracturé les jambes. Ils valaient une dizaine. En réalité, ils ne voulaient pas qu’on rejoigne l’Italie. Ils veulent fermer le circuit. On nous dit que lors de la traversée, de nombreux migrants restent dans l’eau. Alors, quand nous sommes à Tripoli dans l’attente de retrouver l’Italie, il est très difficile d’avoir du boulot. Vous pouvez faire trois jours sans faire le moindre petit travail pour ne serait-ce que manger un tout petit peu.

Est-ce que vous vous attendiez à ce genre de difficultés avant votre départ d’Abidjan ?

 Si j’avais su qu’on devrait traverser ce genre d’épreuves avant d’atteindre l’Italie, je n’allais pas m’y aventurer. Comme travail, on trouvait tous nos petits boulots d’ici : ramasseur d’ordure, maçonnerie et cireur de chaussure. Quand je finissais de ramasser les ordures, j’étais payé à 20 dinars. De quoi manger tout juste. A Agadez au Niger, j’ai eu du mal à passer parce que je n’avais pas d’argent. Après, j’ai reçu 100.000 F Cfa. Ce qui m’a permis de joindre Gatrone, Sebha puis Tripoli. J’ai eu un numéro qui me permettait à des coxers ou intermédiaire de m’accompagner. Ces derniers ont refusé. Il y a un coxer du nom du Sanogo qui a fait sortir un jeune ivoirien de prison pour l’envoyer dans son foyer. Par contre moi, j’ai fait 13 jours sans que quelqu’un ne vienne me chercher. Puis le même coxer est venu me chercher pour rejoindre les autres dans son foyer. Quand les mouvements ont éclaté à Tripoli, tous les coxers ont disparu.

Expliquez-nous la route jusqu’à Tripoli.

Quand nous entamons le voyage d’Agadez vers Tripoli, on nous arrache tous nos papiers et toutes nos affaires. Le véhicule dans lequel on nous met est petite. Mais, lorsque je partais, nous étions 27 à l’intérieur, y compris dans le coffre. Les sacs n’ont pas de places dans le car. On les mettait donc dans un autre véhicule. Conséquence, mon sac, mon passeport et mes pièces d’identités sont restés à Agadez, avec une provision de 15 000 FCFA en nourriture. Nous avons fait trois jours dans le désert du Sahara. J’étais très fatigué et affamé. Ce sont des gens qui ont eu pitié de moi et qui m’ont donné à manger.

Avez-eu des nouvelles des migrants qui ont réussi à embarquer à Tripoli pour l’Italie ? Sont-ils arrivés à bon port ?

Avant que je ne quitte Sebha pour Tripoli, j’ai été témoin du départ d’un convoi. Après, je n’ai pas eu écho d’un autre convoi. Tous ceux qui descendent à Tripoli sont capturés. Les policiers qui font des patrouilles sur la Méditerranée interceptent des bateaux pour enfermer les occupants des embarcations.

Qu’est-ce qui vous a motivé à entreprendre ce voyage ?

En réalité, je voulais rejoindre l’Italie pour gagner de l’argent. En quittant la Côte d’Ivoire, j’avais 150.000 F Cfa sur moi. L’argent a manqué à Agadez. J’ai fait 20 jours sans argent. J’ai appelé pour qu’on m’envoie 200.000 F Cfa, pour rejoindre Gatrone. Puis, en allant à Sebha, je devais payer l’équivalent de 1000 dinars. Mais j’ai dû travailler d’abord à Sebha pour gagner cet argent avant de regagner Tripoli.

D’ici, n’aviez-vous pas entendu parler des difficultés de la route ?

Je n’en avais pas entendu parler.

Etes-vous sincère ? Pourtant, on parle partout de funérailles organisées ici et là après la mort de migrants en partance pour L’Italie ?

Beaucoup me disaient que le voyage n’était pas compliqué et qu’on pouvait entrer facilement en Italie. Mais, à dire vrai, c’est compliqué. Certains sont restés à Tripoli pendant 7 mois. Ils ont tenté de passer à 3 reprises la mer mais sans succès. Mais, un jeune migrant, présent depuis 7 mois également m’a informé que certains ont perdu la vie dans l’eau.

A votre arrivée en Lybie, que vous ont dit ceux qui font traverser la méditerranée?

Je voulais passer par la Libye pour rejoindre l’Italie. A mon départ d’ici, il y a un monsieur qui m’a rassuré.

Où est-il ?

Il est à la nouvelle gare à Adjamé. Il m’a demandé de prendre contact avec un coxer du nom de Moussa, une fois à Agadez. Après Agadez, je devais contacter un autre du nom d’Aladji à Tripoli. Mais, Moussa qui est à Agadez a menacé de ne pas me faire partir à Tripoli si je ne lui payais pas de l’argent. Il m’a donc confié à un autre coxer qui m’a mis dans son foyer. Quand j’ai reçu les 200.000 F Cfa, j’ai payé 100.000 F Cfa pour mon transport d’Agadez à Gatrone. Une fois là bas, le chauffeur nous a fait savoir à nouveau qu’on ne peut pas se rendre avec 100.000 F Cfa à Sebha. Quand vous avez réussi à payer pour rallier Sebha, il faut travailler dur pendant un mois avant de rejoindre Tripoli. J’ai attendu 20 jours durant, en espérant rencontrer le nommé Aladji. Que j’ai appelé en vain. Jusqu’à ce que mon argent finisse. J’ai dû appeler Sanogo pour qu’il me donne un peu d’argent pour manger.

Etiez-vous le seul à partir par le biais de l’homme dont vous parlez?

J’étais le seul à partir sous par le biais de ce dernier qu’on appelle Aziz. J’ai retrouvé deux autres personnes qui sont partis par son intermédiaire. Ils se cachaient et n’avaient même pas d’argent pour manger. Le jour où ils ont été pris, les arabes ont arraché tous leur portable et leur argent. Quand ils finissent de poser ces actes, ils vous battent. Parmi nous, il y a beaucoup de femmes. De nombreuses sont décédées. Il y a une femme enceinte sur laquelle les surveillants ont tiré. Les balles qu’elle a reçues ont fracturé sa jambe. D’autres, avec qui je cohabitais dans la prison ont aussi reçu des balles. Certains ont la chance d’être conduits à l’hôpital quand il est refusé à d’autres qui ont les jambes fracturées d’y accéder. On partageait la même prison que les femmes mais elles avaient leur salle à part. Il reste encore beaucoup de migrants  ivoiriens en Libye. En venant, un migrant, nommé Coulibaly m’a donné le numéro de sa femme. Il voulait que je la rassure et que je lui demande de faire des prières pour son retour. Car, non seulement le froid cogne dur à des heures de la journée mais la chaleur est suffocante très souvent, surtout dans les prisons. Vous ne pouvez pas sortir pour prendre de l’air quand il fait chaud. On peut même en mourir puisque nous sommes nombreux et entassés dans cette salle qui sert de prison.

Comment se font les procédures lorsque l’Ambassade ivoirienne vous rencontre ?

Quand l’équipe de l’Ambassade de Côte d’Ivoire arrive, on nous fait sortir de prison. Ensuite, on forme un rang devant l’Ambassade. Après avoir renseigné votre nom, on vous attribue un numéro. On vous appelle pour vos photos. On ne contrôle pas vos cartes d’identité. Parce qu’on n’en a presque jamais. On les laisse en court de route dans nos sacs que les convoyeurs jettent, manque de places dans le véhicule. Pour terminer, on nous délivre des laissez-passer. Ceux qui n’ont pas réussi à venir sont ceux qui n’ont pas pu être identifiés à tant. Les départs sont organisés par ordre d’enregistrement. Pour ceux qui n’ont pas de bons vêtements ou les enfants qui n’ont pas de chaussures, l’Ambassade leur donne le nécessaire. Je tiens à saluer l’ambassadeur qui a fait preuve d’attention.

Avant le départ de la Côte d’Ivoire, qui vous a rassuré que la route n’était pas dangereuse ?

Beaucoup de personnes, dont le nommé Aziz dont j’ai d’ailleurs perdu les traces à mon retour, m’ont assuré que la route est bonne. Parce qu’il aurait réussi à faire entrer des personnes en Italie. C’est ce qui m’a poussé surtout à m’engager dans cette aventure. Je ne sais pas s’il est déjà parti pour vérifier, mais il est ici, me dit-on.

A votre arrivée, avez-vous été assisté ?

A notre arrivée à l’aéroport Félix Houphouët-Boigny, nous avons été accueillis par l’Organisation internationale pour l’immigration (OIM). Nous formons un rang. Et nos laissez-passer sont photocopiés en deux. On nous demande les raisons pour lesquelles nous sommes partis, ce que nous y faisions. On nous remet 33.000 F CFA plus un kit. Après, on regagne nos différents domiciles. Les membres de l’OIM ont pris nos contacts tout en promettant de nous rappeler.

Que demandez-vous alors aux autorités ?

Si les autorités ivoiriennes peuvent faire l’effort de faire venir ceux qui y sont restés, ce sera vraiment salutaire. Parce que nos frères et sœurs souffrent énormément. Car, si vous n’avez personne pour vous envoyer de l’argent à Tripoli, c’est difficile. Quand vous avez la chance d’avoir un petit boulot aujourd’hui, il vous faut attendre encore 3 semaines avant d’avoir un autre travail. En réalité, il n’y a pas de banque pour retirer de l’argent. C’est par personnes interposées que nous nous réussissons à recevoir de l’argent qu’on nous envoie du pays.  Devant ce que nous vivions comme difficultés, l’ambassade ivoirienne est venue nous recenser, à l’instar des ambassades d’autres pays. Puis, ils nous ont attribué des numéros tout en nous promettant des laissez-passer. Cela a permis à 500 Ivoiriens d’être recensé. Puis, ils nous ont mis dans des avions pour nous envoyer ici. Mais, il reste encore 400 Ivoiriens là bas. Il est vrai que nous avons eu la chance de partir de Lybie mais plein d’Ivoiriens croupissent encore dans les prisons. Ils sont exaspérés et fatigués. Il faut faire quelque chose.

Serez-vous prêt à retourner dans cette aventure, même si quelqu’un vous y encourageait ?

A dire vrai, je ne pense même pas y retourner, même si quelqu’un tentait de me convaincre. Et en plus, nous avons été déjà recensés par l’OIM. Pour ce faire, ça ne me motive pas d’y retourner. Je préfère rester ici désormais, même s’il s’agit de passer ailleurs qu’en Libye. Je vais chercher du travail ici pour me reconstituer parce que j’ai subi beaucoup de choses. S’aventurer dans un pays où vous n’avez pas de parents est très compliqué et vous risquez même la mort. Je m’inspire de ma propre expérience en terre libyenne.

Réalisée par Ouattara Abdoul Karim Coll. K.I


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