Samedi 19 Octobre 2019
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Enquête / Migration clandestine : Comment les filières recrutent en Côte d’Ivoire

Chaque jour, des centaines de milliers d’Africains tentent par tous les moyens de rejoindre l'Europe. Au péril de leurs vies. Les Ivoiriens se comptent de plus en plus parmi les candidats au mortel périple. Enquête sur ces filières installées en Côte d’Ivoire.

Dimanche 19 juin. Abobo-Gare. Ici dans ce café, à quelques encablures du rond-point de la mairie, nous rencontrons dame CR. Il y a deux jours, nous l’avons contactée au téléphone. Nous nous présentons à elle comme un client qui a deux petits frères à «faire monter» en Europe. C’est un ami, Kassim, actuellement en Italie qui a donné le précieux contact. Dame CR, la quarantaine, connaît bien Kassim, 22 ans, parti il y a 38 mois. Kassim a pu traverser le Sahel en passant par le Burkina Faso, le Mali, le Niger, puis le Sahara algérien pour gagner la Libye !

C’est de là qu’il a pu traverser dans une embarcation de fortune, ensemble avec plusieurs subsahariens, la Méditerranée. Avec succès! C’est l’un des chanceux de l’expédition qui valait, dit-il, la peine d’être menée. Plus de 10 000 personnes ont péri dans la Méditerranée depuis 2014, selon les derniers chiffres de l’Organisation des Nations unies (ONU). «Les gens racontent n’importe quoi dans les médias. Tout cela est exagéré pour décourager les jeunes qui veulent prendre leur destin en main», rejette notre interlocutrice dans un français approximatif.

«Avec 1 million 500 mille FCfa par personne, nos hommes peuvent conduire vos petits jusqu’en Libye. Mais il faut qu’ils gardent de l’argent sur eux», prescrit-elle… C.R. coordonne l’une des nombreuses filières locales de migration clandestine vers l’Europe. Et s’enorgueillit d’avoir fait le bonheur d’au moins 300 jeunes Ivoiriens en cette seule année 2016. «Selon elle, ils ne se débrouillent pas mal en Grèce, en Italie, en Angleterre et même en France». Et presque quotidiennement, des départs  sont organisés à partir de plusieurs villes du pays, Abidjan, Bouaké... Récemment un important réseau a été découvert à Daloa.

Un trafic lucratif

Mais notre interlocutrice assure que ses clients ne partent pas seulement de cette ville. «Tous ceux qui sont partis par notre canal sont, soit en route, pour ceux qui ont quitté récemment, soit sont arrivés de l’autre côté (en Europe, ndlr)», assure-t-elle… La passeuse sait que son réseau n’est pas le seul à recruter dans le pays. M.T., un ancien transitaire, confie-t-on, au port d’Abidjan tient «sa boutique» à Yopougon, à côte d’un des marchés populaires de cette commune. Une pancarte indique «Immigration au Canada». Mais au-delà du Canada, notre homme «aide» également ses clients à regagner d’autres pays de l’autre côté de la rive. Par la meurtrière méditerranée. Ses honoraires ? «Avec 3 millions FCfa, on peut vous conduire jusqu’en Sicile (Italie).

Le reste, la demande d’asile, nos contacts là-bas s’en occupent», assure-t-il. Mode opératoire : au départ du pays natal, les contacts entre les migrants et les passeurs sont tissés à partir des principales villes sur l’itinéraire. Cela pour mieux assurer la liaison avec les villes des pays traversés. Pour certains, le Ghana-Ouagadougou-(Burkina)-Niamey-Agadez (Niger)-Tamanrasset (Algérie) puis les villes côtières de la Libye. Pour ceux qui sortent directement par le Nord du pays (Odienné, Tengréla ou Pogo), on fait tour à tour escale à Bamako (Mali), Niamey puis Agadez (Niger) où on rencontre les contrebandiers pour poursuivre le chemin vers les côtes libyennes.

C’est à ces derniers que revient la charge de faciliter l’accès au logement du migrant dans les localités de transit. Ils prennent attache avec des responsables d’auberges, des chefs de familles, des commerçants qui les accueillent et les aident à poursuivre leur trajet. «Il ne s’agit pas seulement de traverser le désert. L’objectif, c’est l’Europe. Si vous partez sans réseau sérieux depuis Abidjan ou de votre ville de départ, il vous sera difficile de traverser la Méditerranée», témoigne T.M. Lui et S.B., âgés de 26 et 23 ans, sont en ce moment sur le chemin du retour. Ils sont partis d’Abobo, il y a environ 12 mois.

«Nous sommes en ce moment à l’ambassade de Côte d’Ivoire en Libye. S’il plaît à Dieu, nous allons retourner», nous a confié par voie électronique T.M. «C’est l’enfer. Nous avons été toujours maltraités par les passeurs. On ne mangeait même pas. Dieu merci, notre Président va nous sauver», se réjouit ce natif d’Abobo-Kennedy. «Après la traversée du grand désert, les premiers passeurs nous ont confié à d’autres passeurs en Libye. Et il fallait toujours payer quelque chose à chaque check-point… Vraiment Abidjan est mieux», reprend l’autre. Les filières ivoiriennes qui se vantent d’avoir un carnet d’adresses étendu jusqu’au Maghreb leur permettant d’obtenir les complicités nécessaires pour la grande traversée sont bien discrètes.

«Très souvent, les passeurs attendent leurs clients à Agadez au Niger. On demande aux candidats de se retrouver dans cette ville. Le reste de l’itinéraire jusqu’en Espagne, en Grèce ou en Italie est assuré par le passeur», témoigne un autre, K.S. A en croire cet autre interlocuteur, le parcours d’Agadez en Espagne est estimé a 750 mille FCfa par individu… Désormais, la Côte d’Ivoire est atteinte par la toile des nouveaux négriers. Les autorités sensibilisent contre le mal. Les passeurs poursuivent leur travail. «Il faut arrêter avec ce discours, quand on est incapables de trouver des perspectives à ces jeunes. Nous au moins, nous leur donnons de l’espoir», se défend K.L., l’un de ces «trafiquants» qui se vante d’avoir aidé plusieurs de ces jeunes à aller ‘’derrière l’eau’’.

Le rôle des réseaux sociaux

La connexion est souvent faite via les réseaux sociaux. Ceux qui ont réussi la traversée communiquent fréquemment avec leurs amis restés au pays. Leurs pages Facebook sont truffées de photos prises dans les grandes surfaces… De quoi faire rêver ! Ces ‘’devanciers’’ partagent avec leurs interlocuteurs restés au pays les voies empruntées pour arriver «là où ils sont en ce moment». «Certains de ceux-là font croire qu’ils ont des attaches solides qui pourraient faciliter les choses», confie Yo Soro, le président des jeunes de Daloa. Comme quoi, il en faudra davantage pour stopper cette hémorragie… humaine !

Ténin Bè Ousmane


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