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CRITIQUE LITTERAIRE : DEBATTRE de l’ivoirité pour ne plus se BATTRE

Dans son dernier ouvrage, le Professeur BOA Thiémélé Ramsès revient sur l’ivoirité, terme à polémique, pour en donner une compréhension originale.

 

L’ivoirité et l’unité de la Côte d’Ivoire. Ainsi s’intitule le dernier livre du Professeur BOA Thiémélé Ramsès, professeur titulaire de philosophe à l’université Houphouët-Boigny d’Abidjan-Cocody, qui n’est pas à son premier livre sur le sujet.  Déjà en 2003 il publiait L’ivoirité entre culture et politique (L’Harmattan). Cet habitué des livres « provocateur » et à polémique (on se souvient de son livre La sorcellerie n’existe pas (Editions du Cerap, 2010)) vient avec cet autre ouvrage relancer le débat, mais sur le terrain scientifique et intellectuel, sur un terme que les uns et les autres avaient accusé d’être à la base de tous les malheurs de la Côte d’Ivoire. Pourquoi écrire donc sur l’ivoirité après la « diabolisation » dont il a été victime ? C’est à cette question que le spécialiste de Nietzsche et du savant sénégalais Cheikh Anta Diop, répond dès les premières lignes de son livre dans une argumentation imparable. « Nous allons donc parler de l’ivoirité malgré l’opprobre qui l’entoure. C’est précisément parce que l’ivoirité risque de rouiller nos mentalités, dans un refus de partage des certitudes et de nos angoisses, qu’il faut chercher à la comprendre. » (p.17-18) écrit celui qui se présente comme ivoiritologue. Il renchérit pour répondre à une « certaine opinion qui se demande pourquoi écrire sur l’ivoirité, un concept aussi dérangeant, diviseur et provocateur ? » (p. 19) en affirmant que « si d’aventure l’ivoirité avait été le mal absolu, c’est la raison profonde qui aurait dû motiver chaque intellectuel ivoirien, chaque universitaire ivoirien à le cerner intellectuellement au lieu d’aboyer après lui sans comprendre ses capacités de nuisance. » (p.21). Car pour lui il st évident que « l’ivoirité est une idée grandiose qui n’a pas réussi à concrétiser les intentions bienveillantes de ses créateurs. »p. 39 c’est la raison pour laquelle elle a « subit également le destin d’une idée mal comprise, mal présentée et nécessairement mal critiquée.» (p.43). Sur cet angle l’inventeur de la dégaoutique, n’a pas tord. Avant lui des chercheurs et intellectuels se sont lancés dans une démarche similaire. Le professeur Séry Bailly, déjà en 2003, dans son livre Deux guerres de transition : guerres civiles américaine et ivoirienne (EDUCI, 2003) écrivait qu’« on doit critiquer l’ivoirité comme on critique toutes les idéologies, c’est-à-dire la dévoiler et l’exposé. On ne peut la tuer avec la kalachnikov, même si on pense pouvoir tuer ceux qui la portent dans leur conscience. » (p.43). Quant à Aghi Bahi, dans son livre L’ivoirité mouvementée : jeunes, médias et politiques en Côte d’Ivoire paru en 2013 que « Comprendre la situation ivoirienne impose un retour critique sur le concept d’ivoirité. La question de l’ivoirité est un véritable drame national auquel tous les acteurs ténors de la vie politique ont participé a quelque degré à un moment ou a un autre.». (p.1 consulté sur googlebook)  Dans son livre tout en avançant les arguments qui rendent nécessaire un véritable débat, dénué de toute passion et de toute émotion sur l’ivoirité, Boa Thiémélé Ramsès nous fait l’histoire du concept : son inventeur, son contexte d’émergence et les raisons de sa diabolisation par, écrit-il, « certains hommes politiques » qui l’ont fait glisser du culturel au politique. Non seulement le professeur Boa nous fait la genèse de l’ivoirité mais son livre nous permet de comprendre le contexte d’émergence de la polémique de ce concept qu’on a accusé de tous les péchés d’Israël dans la crise militaro-politique ivoirienne. Cet essai de ce point de vue est, à l’évidence une réelle réussite de relance du débat public sur l’ivoirité par un intellectuel ivoirien. En plus, pour les réfractaires à la lecture des « livres volumineux et compliqué », les 184 pages du livre enlève cet argument. L’Ivoirité et l’unité de la Côte d’Ivoire a plusieurs mérites. D‘abord celui de poser des questions importantes comme la construction d’une identité culturelle multiple dans nos jeunes Etats et notre apport pour l’édification d’une identité culturelle africaine, notre rapport à la mondialisation. Ensuite, il nous permet dans une analyse sans complaisance de comprendre qu’il y a une autre façon d’aborder l’ivoirité comme facteur de cohésion et élément de construction nationale car elle « est ambivalente ; elle est à la fois belle et laide, positive et négative.» (p. 109). Pour cela l’auteur reconnait d’ailleurs qu’il faut retenir l’aspect culturel donc positif du concept en invitant urgemment à sa dépolitisation et à sa dédramatisation car « l’ivoirité doit être défendue autant que l’a été la francité ou la sénégalité.» (p.123) Enfin, dans le moment de transition de notre jeune nation vers la modernité politique et démocratique ce livre est une importante contribution au débat pas seulement intellectuel ou universitaire mais aussi public. C’est donc un livre courageux et essentiel sur un thème tout aussi délicat dans le contexte électoral qui est le nôtre qui devrait  avoir une plus grande visibilité, faire l’objet d’une plus grande attention pour susciter le débat comme toute véritable Démocratie. Comme dit le professeur Séry Bailly, il nous faut encore débattre de l’ivoirité pour Ne pas perdre le Nord (Educi, 2005) afin de garder la mémoire de notre destination dans la construction d’une société ivoirienne démocratique où il fera bien-vivre. Retenons ce que le professeur Boa Thiémélé Ramsès lui-même écrit dans la conclusion de son essai : « L’ivoirité ne peut aucunement être l’impensable, sauf à considérer que la pensée s’interdit des domaines d’analyse. Penser nous préserve très souvent de l’utilisation des armes comme moyens de convaincre.» (p.161)

 

SOSSIEHI Roche-Fabrice

BOA Thiémélé Ramsès II, L’ivoirité et l’unité de la Côte d’Ivoire, Abidjan, Editions du CERAP, 2015, 184 p.


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